2009/11/17

LE FIL, L’AIGUILLE LA PEAU

L’installation est sobre : au sol quatre poches souples ; chacune est incisé sur sa longueur et donne naissance à une longue chaine de fils ; les fils s’élèvent et engendrent à leur tour un gant, une chaussette, une chaussette, un gant. Parfois la vision change : les fragments d’un corps dépecé, encore reliés à la matrice de laquelle ils ont été arrachés, semblent tendu vers le haut dans un geste de supplique. Puis ils redeviennent une pair de chaussettes et de gants, sortis du métier portatif d’une géante. Un mythe grec raconte pourquoi les humains, les plus singuliers de tous les animaux, fabriquent eux-mêmes les moyens de leur survie, cultivent les champs, cuisent le pain, tannent les peaux, tissent, cousent…

Chargés par les dieux de doter les vivants des qualités nécessaires à leur survie commune, Épiméthée distribua aux uns la force, aux autres la vélocité, ici une fuite ailée, là un habitat souterrain ; il habilla certains d’épaisses fourrures et d’autres de solides carapaces, il chaussa telle espèce de sabots, de cornes, et telle autre de griffes aiguisées.

Mais quand vint le tour des hommes, le trésor étant épuisé, Prométhée, venu contrôler la distribution, trouva l’espèce humaine désarmée, vulnérable, nue. Pour la sauvegarder, il déroba le feu à Héphaïstos et à Athéna, en fit cadeau aux hommes ; et c’est ainsi que l’humanité démunie acquit l’intelligence des arts utiles à sa vie.

Parmi ces arts, celui de la dentelle, traditionnellement féminin. Dans les dessins d’Isabelle Faccini, la ligne rehaussée d’aquarelle figure le fil. Le format carré rappelle le carreau de la dentellière, et les points bleus ressemblent à autant d’aiguilles structurant le parcours de ce fil. Cherchant à suivre le cheminement continu de la ligne, le regard glisse dans ses boucles, plus ou moins tendues, plus ou moins serrées, rencontre ici ou là une apponce : un raccord ; n’est-ce pas du temps, du temps de travail humain, qui est captif dans ces entrelacs, comme il est captif dans la dentelle ? Une histoire encore s’associe à ses dessins, celle des sœurs filandières, les Parques, qui filent, dévident et tranchent le fil des vies humaines.

Sans le fil, sans les métiers qui le tissent, sans les travaux d’aiguilles, la peau humaine serait exposée aux morsures du froid et aux brûlantes chaleurs. Toutes cellule, végétale ou animale, est entourée d’une membrane, tout vivant à une peau ; la notre, glabrescente et fragile, est un tissu particulièrement vulnérable. Sous le réseau maillé de l’épiderme, le derme présente une structure en feutrage où parviennent les vaisseaux sanguins et les nerfs à travers l’éponge de l’hypoderme. Mais à l’œil nu, quand le corps pelle, les squames ressemblent à un papier, à une pellicule. Cette surface, avec ses plis, ses pores, ses invaginations, ses cicatrices, forme limite entre le dedans et le dehors et les met en contact. Et les vêtements avec leurs plis, leurs poches, leurs doublures, leurs coutures, enrobent et protègent cette enveloppe cutanée. Il est d’ailleurs remarquable que l’on nomme « dépouille » à la fois la peau enlevée à un animal et le vêtement qu’on porte ou qu’on vient de quitter. Les sculptures en latex d’Isabelle Faccini rappellent des dépouilles ; elles figurent cette limite feuilletée, cette enveloppe protectrice, débarrassée de son intérieur corruptible, durcie contre l’extérieur menaçant. On dirait ici de longues lanières de peau nouées et conservées comme des trophées, là les organes évidés d’un pachyderme obscur, une poche matricielle désertée, des trayons taris, ou des pénis momifiés devenus de simples étuis. La cloche silencieuse, même, réminiscence du film de Tarkovski : Andreï Roublev, évoque une cage thoracique, ou une cavité utérine. Sous son réseau maillé, la toile enduite de latex forme une membrane souple, un tissu élastique et résistant, un derme.

Et toi, rendue plus sensible à ta propre peau, tu erres autour de ces reliefs suspendus ; debout, toute petite, tu t’imagines à l’intérieur, lovée dans le noir, mais tu es dehors, c’est irréversible, expulsée dans la lumière à laquelle souviens-toi, il faudra dire adieu.

En dessinant patiemment sur la peau du papier, en coupant et suturant le latex avec une sensibilité chirurgicale, Isabelle Faccini donne forme à des préoccupations immémoriales de l’humanité.

Françoise Le Roux

Mai 2004