2009/11/17

CE QUI SE TRAME

Isabelle Faccini taille dans le latex des pans de matière qu’elle assemble, coud et suspend. Evocations hybrides, entre vêtement et peau, ces formes flagrantes et indécises laissent heureusement à penser.

Les sculptures d’Isabelle Faccini ont l’air de tenir à un fil qu’il suffirait de trancher pour que leurs belles formes s’effondrent. On entendrait alors un murmure de matière froissée, comme un soupir de tissu. Un abandon, d’ailleurs promis par la molesse dont ces objets semblent faire montre.

Au lieu de cela, heureusement, non seulement les pièces tiennent le coup, mais étalent dans l’espace leur élasticité brillante et sombre. Cloches amples et opaques, outres bien gorgées, poches rebondies, étuis tendus sur leur mystère, toutes prennent pleinement leurs aises. Le destin matriciel de ces objets se voit renforcé par la profondeur lumineuse du noir qui les habille.

Tout concourt dans le travail de l’artiste à tirer le souple vers le sensible, à faire prendre corps à la matière. Dans son atelier de confection, les coutures s’exhibent en signature : celle de la main qui a manié le fil, fait les nœuds bien solides. Elle, la « petite main » qui a tramé pour le latex ce destin de re(vêtement). Retrouvant dans son geste la redoutable ardeur des dentellières à redorer le blason d’étoffes qui sans elles ne seraient que des tissus.

Ces formes portées par tant de fierté se révèlent paradoxalement moins entêtées à signifier qu’elles ne le furent à prendre forme. Ces gants et ces chaussettes, par exemple, accrochés au mur : une trame légère de dentelle les relie, mais on ne saurait dire à quoi. Idée de vêtement et simulacre de corps, tout à la fois. En installant le regard dans le doute, cette indécision écarte le spectre des symboles trop appuyés. Cette « chose » élastique et ferme, où l’oeil ne pénètre pas, éclatante de mystère, porte-t-elle seulement l’esprit de la peau? Ou vient-elle dans l’imperméabilité paradoxale de l’humain, ce qui attire et repousse, qui frémit et tient à distance?

Le cheminement d’Isabelle Faccini prend ainsi naissance dans un lointain archaïque qui donne à ses objets la légèreté de l’évidence. La main qu’elle accroche au mur s’appuie à la nuit des temps. Et le voluptueux gonflement de ses sculptures ne tient pas son souffle d’aujourd’hui. Le tout se joue sur une trame sans origine, comme celles que l’artiste reproduit à l’infini dans ses dessins : la rencontre d’un désir avec un mystère. Avec ici ou là, de très légers dérapages, parce qu’il faut bien que les histoires arrivent.

Danielle Maurel-Balmain